Voilà 6 mois, j’ai pris mes billets pour partir à Madagascar. Sur un coup de tête, presque … Je vous parlais du terrain, je vous parlais de production et j’avais besoin de voir tout ça prendre une dimension concrète. Pour avoir du concret, pas d’autre choix que se rendre sur place. J’ai donc acheté mes billets. Mon retour après un mois ici.

Planter, déjà ?

J’avais la vague idée que je partais pour planter des arbres. Les arbres mettent des années avant d’être productifs, deux ou trois pour les plus rapides comme l’ylang-ylang ou le ravintsara. Alors, il valait mieux ne pas trainer.

Vous n’êtes probablement pas sans savoir que je ne suis pas une agricultrice née. A part pour chasser les vers de terre quand j’étais petite, je n’ai jamais trop mis les mains dans la terre. Arriver devant un terrain nu, n’attendant que d’être ensemencé, fût donc assez déroutant. J’ai vite ressenti un blocage : planter, dès maintenant ? Mais je ne connaissais pas les arbres, leurs besoins, leurs comportements, les associations de plantes idéales. J’avais tout à apprendre, en somme.

Je n’ai pas voulu faire d’erreur. J’ai beau être spontanée, quand on s’apprête à mettre en terre quelque chose qui perdurera pendant des décennies, on réfléchis à deux fois avant de se lancer. Les erreurs sont inévitables, il n’y a pas de bonne réponse et l’expérience est (en agriculture comme dans beaucoup d’autres domaines) le meilleur professeur. Pourtant, je n’ai pas voulu foncer tête baissée et, à l’heure où j’écris ces lignes je n’ai absolument rien planté (ni fait planter).

 

Cartographie

Alors, qu’est-ce que j’ai fabriqué pendant tout ce temps ? Réfléchis, ça oui, beaucoup. Réfléchir est absolument nécessaire, réfléchir apporte beaucoup et permet d’avancer, même si paradoxalement à force de réfléchir on développe le sentiment que rien ne se passe.

Je me suis rendue plusieurs fois sur le terrain et j’ai observé. J’ai fait des cartes. Nous n’en avions aucune, j’avais commencé en France à en faire une grossière en m’aidant des images satellites, mais ça n’a bien entendu rien à voir avec la précision que j’ai pu obtenir sur place.

J’ai donc examiné chaque parcelle du terrain. En bas, sur la plate-bande, quelles zones sont labourées ? Où trouve-t-on des arbres ? Des racines ? Des herbes folles ? Certains ont-ils une valeur particulière (alimentaire, médicinale, cosmétique) ? J’ai noté scrupuleusement : ici on a labouré la terre et planté en rotation riz, maïs, manioc, pommes de terre, etc. Là, on n’a jamais rien fait, les racines et arbustes poussent librement. Par-là, des racines et arbustes sauvages aussi, mais au milieu d’eux, on a planté des ylang et des ravintsara.

Ces informations-là, je les ai récoltées sur place, mais j’aurais aussi pu les obtenir à distance. Ce sont des êtres humains qui se sont chargés de tout ça (ma famille, le gardien et sa famille). Ils auraient donc aussi bien pu m’expliquer tout ça par téléphone. Mais la zone vierge, oh là, c’est une autre affaire …

Quand on est sur la plate-bande et qu’on regarde vers le Sud, se dessine une colline où domine la nature. A l’Est, la zone sèche et à l’Ouest, la forêt. Pas de culture, pas d’action humaine, du moins pas récemment (la déforestation qui a ravagé Madagascar a cependant dû passer par là, car la forêt s’arrête brusquement sans raison particulière). Le paysage est gouverné par les arbres, les vents, les animaux, la trajectoire du soleil et des flux d’eau.

Végétation du terrain

La forêt est incroyablement riche, peuplée d’arbres hauts de dizaines de mètres et d’oiseaux, lézards, serpents (ai-je ouïe dire) et d’insectes aussi invisibles que piquants. Les fruits tombent au sol une fois mûrs, ils sont d’abord picorés par les mammifères et oiseaux, puis envahis par les insectes, avant d’être transformés par les vers et rendus au sol. Un processus très simple, en somme, et pourtant aujourd’hui il reste peu d’endroits sur terre où on le laisse se produire naturellement.

Par ici, un chemin, ou plutôt des traces de pas et une absence de végétation qui me permettent de déambuler dans cette forêt. En dehors du chemin, c’est trop dense, je ne peux pas m’y aventurer et je dois me contenter d’imaginer. Ce n’est pas plus mal. Le long du chemin, des pieds de vanille enlacent les troncs de arbres, à la recherche d’une cime ensoleillée. Plantés par l’Homme ? Certainement, mais ils sont si nombreux … Se pourrait-il qu’ils se soient propagés naturellement, le long de ce chemin quelque peu éclairci ? Encore de nombreuses questions restent en suspens.

Dans la zone sèche, c’est plus simple, au premier abord. De la roche, qui parait dure comme de la pierre, mais qui se révèle très friable. Un coup de pioche suffit à la réduire en poussière (m’a-t-on dit, je n’ai pas plus pioché que je n’ai planté). Dans cette caillasse pousse un arbre, un seul, que je n’ai toujours pas pu identifier.

Autour de la caillasse, on trouve un peu de verdure tout de même. Des fougères, carbonisées par le soleil pour nombre d’entre elles, mais qui n’hésiteront pas à renaître de leurs centres. Pas grand-chose d’autre. Mais en y regardant de plus près, on voit que le sol sous cette végétation unique varie d’un endroit à l’autre.

A l’Est, blanc et friable, du sable presque. A l’Ouest, au fur et à mesure qu’on s’approche de la forêt, il est de plus en plus compact, odorant, rouge. Pourquoi une même végétation pousse-t-elle sur deux sols différents ? Que pourrait-on faire de sol-ci, et de ce sol-là ? Voilà le genre de questions qui alimente ma réflexion.

 

Permaculture

Les livres sont la nourriture de l’esprit. Difficile de se laisser aller à la réflexion sans eux. Or, j’ai fait ma valise à la dernière minute et n’ai pas eu la présence d’esprit de me fournir les livres dont j’aurais eu besoin en avance.

Sur place, impossible de me fournir des bouquins spécialisés (déjà des bouquins pour le divertissement, c’est compliqué). Heureusement, on trouve de tout sur Internet et j’ai pu mettre la main sur les deux premiers livres de Bill Mollison, qui a initié le concept de permaculture, au format PDF (lien).

Bien entendu, le livre réputé pour être le plus complet et le plus accessible est son troisième. Ce n’était pas plus mal car ces livres datant d’avant ma naissance (années 80) m’ont permis de découvrir le concept « original » de la permaculture. Le terme a pris une dimension très jardinage-et-urbanisme, ou comment faire pousser un cocotier bio dans un potager vertical sur votre balcon. La permaculture, à l’origine, s’adresse aux agriculteurs, et c’est bien ce message-là qui m’intéresse.

Je prévois de faire une (ou des ?) vidéo sur le thème de la permaculture. Mais pour résumer très brièvement le concept avec mes propres mots : la permaculture c’est s’inspirer de la nature pour créer des écosystèmes qui peuvent perdurer et s’enrichir spontanément sans l’intervention humaine. En gros, ça veut dire qu’une permaculture, après avoir été implantée et exploitée, peut-être simplement abandonnée là et continuera naturellement de vivre et de se développer.

Biodiversité

Mes nouveaux yeux d’apprentie permacultrice n’ont pas trop apprécié ce qu’ils ont vu autour d’eux. A Nosy Be, l’agriculture est certes traditionnelle et biologique (on préfère largement les bouses de zébu aux produits Monsanto), elle n’en est pas plus naturelle. A travers l’île, la monoculture est de rigueur. Vous dites huile essentielle ? Je réponds ylang-ylang. Ah bon, il en existe d’autres ?

Les ylang-ylang, ces arbres qui peuvent grimper à 25 m de haut, sont rabotés au plus bas. A leurs branches, on suspend des poids pour qu’ils poussent à l’envers telles des araignées géantes. Les fleurs sont récoltées facilement, mais le sol recouvert de branchage ne peut héberger aucune autre plante. Les araignées géantes emplissent l’île.

La biodiversité ? Bio, oui, mais diversité … On trouve aussi des champs de bananes. Des champs de manioc. Des champs de riz, bien sûr, bien que l’on ne les voie pousser à cette période de l’année.

Il faudra donc importer des arbustes de Diego, de Tana ou du Sud. Le succès du moringa à La Réunion s’étend sur Madagascar. Le neem, plante ayurvédique originaire d’Inde, se fait une place sur la liste des arbres recommandés pour la reforestation localement. La diversité est bien présente à Madagascar, on n’a plus qu’à la mettre en terre à l’emmener à l’étape d’après.

 

Des plantes et des produits bruts

J’ai donc listé toutes les plantes qui m’intéressent. Celles avec lesquelles ont peut faire des huiles essentielles, des huiles végétales et des poudres cosmétiques, et qui sont adaptées au climat local. Il y en a une pelletée et c’est ça que j’adore.

Mais on peut aller encore plus loin. De la fève de cacao, on extrait de la poudre et du beurre (le « déchet »). On pourrait tenter de vendre le beurre à Lindt et consorts pour faire du chocolat blanc bourré de sucre ou bien … L’utiliser comme l’actif cosmétique hors pair qu’il est ?

Nombreuses sont les mangues ici qui tombent de l’arbre avant d’avoir atteint leur maturité et d’être propres à la consommation. Pour autant, leur noyau renferme une amande dont le beurre est un actif riche et puissant. Des soins au beurre de mangue, ça vous tente ?

Une étude scientifique plutôt concluante a évalué les similitudes entre l’arôme des graines torréfiées du fruit de jacquier et celui du cacao … Et devinez quoi ? On a des jacquiers plein la forêt ! On fait sécher les fleurs d’ylang avant de les distiller … Mais des fleurs séchées, on peut en faire une poudre, non ? Si l’hibiscus est si prisé, que donnerait la poudre d’ylang ? J’ai bien envie d’essayer pour vous le dire …

Que de projets et de possibilités. Je liste toutes les plantes que je trouve. Tous les produits que je pourrais imaginer. Je regarde où on pourrait les planter. Qui veut du soleil ? De l’ombre ? Des insectes ? Du caca de zébu ? De la théorie et beaucoup de réflexion.

Toujours la même frustration : pas de bibliothèque à l’horizon. Je voudrais trouver un livre pour chacune des plantes, tout savoir sur elles et pouvoir leur donner exactement ce dont elles ont besoin. En attendant de rentrer à Paris et de pouvoir arpenter les allées des bibliothèques d’écoles d’agronomie et de botanique, j’essaye de collecter tout ce dont j’ai besoin ici. Avec la peur, quand même, de rentrer en ayant oublié quelque chose de fondamental.

 

Du tourisme, quand même

Voilà ce que je fais, depuis un mois. Je regarde, j’écris, j’apprends, je lis, je songe. Et je vais à la plage (lire et écrire, ou juste bronzer, ça dépend des jours). Et puis je fais des visites en essayant de leur trouver un caractère formateur.

La réserve de Lokobe et sa faune et sa flore. Nosy Komba, ses ylang, sa vanille et son cacao, et ses lémuriens domestiqués. Parfois il n’y a rien à apprendre, juste des tortues de mer à saluer et avec qui nager pendant quelques minutes en dehors du temps …

Pour en apprendre plus sur ce voyage à Madagascar, n’hésitez pas à aller regarder les vlogs, disponibles sur la chaîne Youtube de Oily Me.

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