Sur le marché de la cosmétique, quand on tombe sur « une huile pour le corps et les cheveux », on imagine en général une huile végétale pure et naturelle, éventuellement parfumée aux huiles essentielles.  Mais la liste INCI nous indique autre chose.

Dans l’univers de la cosmétique bio et naturelle en particulier, on trouve de nombreuses huiles aux appellations minimalistes : « huile pour le corps », « huile de soin », « huile pour les cheveux ». Les compositions ne sont, elles, pas si minimalistes.

Dans ce premier article de la série « Décryptage compo », je vous propose de décortiquer la liste INCI d’une huile. Je vais vous parler d’huiles qu’on pourrait trouver chez des marques de cosmétique naturelle, sans ingrédient controversé, labellisées bio. Je ne m’attaque pas aux produits de la cosmétique conventionnelle, bourrés d’huiles minérales. Vous verrez, cependant, que les mécanismes sont souvent les mêmes.

HUILE POUR LE CORPS ET LES CHEVEUX, AMANDE DOUCE & HUILES ESSENTIELLES

Pour illustrer mes propos, je prends pour exemple la composition d’une « huile pour le corps et les cheveux, à l’amande douce et aux huiles essentielles ». J’ai choisi d’utiliser un exemple fictif plutôt que de décrypter la liste INCI qu’un produit existant.

En effet, mon but n’est pas de faire la critique d’un produit en particulier mais de vous aider à développer une logique pour apprendre à lire une composition par vous-même. Je me suis inspirée des listes INCI de plusieurs huiles proposées par des marques de cosmétique naturelle, afin de créer une composition fictive représentative du marché.

Si vous n’avez aucune notion de ce qu’est la composition d’un cosmétique ou la liste INCI, je vous invite d’abord à lire l’article que j’ai écrit à ce sujet :

A lire : Comprendre une liste INCI

Voici la liste telle qu’on pourrait la voir apparaître à l’arrière du produit :

Ingrédients : helianthus annuus seed oil, caprylic/capric triglyceride, coco-caprylate, sesamum indicum seed oil, prunus amygdalus dulcis oil, cananga odorata flower oil, lavandula angustifolia oil, pelargonium graveolens flower oil, parfum, magnesium stearate, iron oxides, eugenol, geraniol, limonene, linalool

Difficile à lire ? C’est normal, c’est fait pour. Je vous la remets en plus grand, avec l’ordre d’apparition des produits dans la liste. Ça a son importance, en effet, car les ingrédients les plus dosés apparaissent en premier dans la liste INCI. À une exception près, mais nous verront ça après.

Ingrédients :

  1. Helianthus annuus seed oil
  2. Caprylic/capric triglyceride
  3. Coco-caprylate
  4. Sesamum indicum seed oil
  5. Prunus amygdalus dulcis oil
  6. Cananga odorata flower oil
  7. Lavandula angustifolia oil
  8. Pelargonium graveolens flower oil
  9. Parfum
  10. Magnesium stearate
  11. Iron oxides
  12. Eugenol
  13. Geraniol
  14. Limonene
  15. Linalool

Attention, je ne dis pas que cette composition pourrait être approuvée pour une mise sur le marché. Je ne suis pas formulatrice. Elle nous servira simplement d’exemple. Si elle n’est pas assez crédible à votre goût, n’hésitez pas à me faire vos retours en commentaire pour que je l’améliore !

Allez, c’est parti. Rentrons maintenant dans le détail des 5 points à regarder pour décrypter ce genre de produits.

 

#1 LA QUALITÉ ET L’ORDRE DES HUILES VÉGÉTALES

Ingrédients concernés : Helianthus annuus seed oil (1.), Sesamum indicum seed oil (4.), Prunus amygdalus dulcis oil (5.)

Premier ingrédient de la liste, le bat blesse déjà : de l’huile de tournesol (Helianthus annuus). Contrairement aux idées reçues, l’huile de tournesol est une excellente huile cosmétique. (Pas l’huile de tournesol raffinée qu’on a tous dans notre cuisine, qui est de piètre qualité, mais une huile de tournesol vierge et bio.) Le problème n’est pas là.

Le premier ingrédient de la liste est l’ingrédient qui est présent en plus grande quantité dans la formule. Partons du principe que c’est une huile de tournesol de bonne qualité. Quel est le problème ? L’appellation du produit et le marketing trompeur !

On nous parle d’huile d’amande douce et on découvre en retournant le flacon qu’on a dans les mains un produit composé principalement d’huile de tournesol. C’est fréquent chez les marques naturelles, optimisation des coûts oblige, et je trouve ça très limite vis-à-vis du client.

On retrouve bien l’huile d’amande douce (Prunus amygdalus) dans la formule, mais seulement en 5ème position. Elle vient seulement après l’huile de sésame (encore une fois, une très bonne huile, mais qu’est-ce qu’elle fout là !?) et deux intrus dont je vais vous parler tout de suite.

 

#2 LES HUILE ESTÉRIFIÉES

Ingrédients concernés : Caprylic/capric triglyceride (2.), Coco-caprylate (3.)

Ah, les huiles estérifiées. A l’instant où j’écris ces lignes, je suis tellement remontée que j’ai envie d’écrire une thèse qui s’intitulerait « Comment les labels bios se foutent de la gueule des consommateurs en faisant la propagande de leurs huiles estérifiées de m**** ». Je vais néanmoins essayer de faire court, simple et d’aller droit au but.

Une huile végétale estérifiée est une substance chimique synthétique obtenue par réaction entre une huile végétale et un alcool. (Chimiquement, il ne s’agit en fait plus d’une huile mais d’un ester.) La composition moléculaire de l’huile est modifiée et donc ses propriétés le sont également. Vous savez, tous les bienfaits que les huiles végétales apportent à la peau ? Pouf !

Je ne me permettrais pas de dire que tous les bienfaits pour la peau disparaissent systématiquement lors de l’estérification (je n’ai pas la formation pour et il faudrait analyser chaque huile et chaque ester distinctement). Ce qui est sûr, c’est que les propriétés ont été modifiées.

Pourquoi transformerait-on une huile végétale pour obtenir une substance modifiée, au risque de perdre ses propriétés ? Tout simplement pour améliorer la texture du produit fini (ou la « sensorialité » en termes marketing). Le fabriquant peut ainsi par parler de « huile sèche » ou de « texture non grasse ». C’est donc juste une histoire de créer un produit qui se vend plus facilement, au détriment de ses propriétés pour la peau.

Notez qu’il existe des huiles végétales qui sont très pénétrantes, comme l’huile de noisette. Pour améliorer la texture de notre huile d’amande douce, on aurait donc pu la mélanger à de l’huile de noisette plutôt qu’à du Coco-caprylate (ester d’huile de coco). Mais bon ça coûte plus cher !

J’ai été outrée car le label Cosmebio fait l’apologie des huiles estérifiée dans un article à ce sujet. Dire des choses comme « l’homme reproduit ce que fait la nature en s’interdisant l’usage de substances pétrochimiques » pour parler de chimie de synthèse, je trouve ça tout simplement répugnant. Ça s’appelle prendre des gens pour des c***. (Oula, beaucoup de * dans ce paragraphe, vous me pardonnerez). Si vous souhaitez vous faire une idée par vous-même, je vous mets le lien de l’article.

A lire : Les huiles estérifiées et la cosmétique bio (Cosmebio)

Je ne dis pas que tous les produits issus de la chimie de synthèse sont à jeter à la poubelle. Le savon, par exemple, est un produit de synthèse obtenu par réaction entre de la soude et de l’huile. Et il existe d’excellents savons saponifiés à froid à partir d’huiles végétales de qualité. De plus, les huiles estérifiées ne sont certainement pas ce qu’on fait de pire en termes de chimie de synthèse.

Simplement, si vous voulez acheter une huile … achetez de l’huile ! Pas un produit transformé qui n’a plus rien à voir avec cette huile.

 

#3 DES HUILES ESSENTIELLES OU DU PARFUM SYNTHÉTIQUE

Ingrédients concernés : Cananga odorata flower oil (6.), Lavandula angustifolia oil (7.), Pelargonium graveolens flower oil (8.), Parfum (9.)

Notre huile pour le corps et les cheveux se vante d’être aux huiles essentielles. C’est bien vrai. On y trouve les huiles essentielles d’ylang-ylang, lavande vraie et géranium. Excellent choix, à mon goût (bon, c’est pas comme si j’avais inventé cette huile hein 😉).

Quand vous ouvrez le flacon, vous humez cette douce odeur florale. Vous vous dites : quel beau travail olfactif, ce doux et subtil mélange d’huiles essentielles. QUE NENI.

Cette odeur qui a grandement contribué à vous faire acheter le produit (ne nous mentons pas, on adore tous les trucs qui sentent bon) est en réalité d’origine synthétique. Elle provient de l’ingrédient parfum, qui a tapé l’incruste à la place 9. de la compo.

La création de parfum est un art complexe. Elle l’est d’autant plus lorsqu’on utilise uniquement des substances odorantes naturelles (les huiles essentielles). Alors, qui va se fatiguer à créer une huile qui sent bon aux huiles essentielles ? Personne. Les marques naturelles achètent des parfums pré-formulés auprès de sous-traitants spécialisés dans ce domaine et les intègrent ensuite à leurs produits.

Je pense qu’une huile qui sent bon (et qui contient du parfum) est nécessairement une huile sous-dosée en huiles essentielles. Les huiles essentielles ont une odeur hyper puissante et, à des doses significatives, elles viendraient casser l’odeur apportée par le parfum.

Et quel fabricant sensé investirait dans du parfum pour que la délicieuse odeur de son produit soit ruinée par celle des huiles essentielles ? Cela signifie donc que les huiles essentielles sont peu dosées et que leur action cosmétique est négligeable. C’est bien dommage.

Si vous avez fait vos devoirs, vous savez que les ingrédients de la liste INCI sont classés du plus dosé au moins dosé dans la formule. Et comme le parfum apparaît après les huiles essentielles, vous vous dites peut-être que mon raisonnement se casse la figure.

Si vous avez fait vos devoirs jusqu’au bout, vous savez que les ingrédients présents à moins de 1% peuvent être rangés dans n’importe quel ordre (je sais, je sais, une aberration, m’en parlez pas).

En général, on recommande maximum 1 à 2% d’huiles essentielles dans un produit cosmétique DIY. Les produits formulés sont en général beaucoup moins dosés en actifs que les produits DIY. Il est donc vraisemblable que, pour les ingrédients n°6 et suivants de la formule, on se situe en dessous de 1%. C’est d’autant plus vrai que les huiles essentielles sont chères : il est donc d’autant moins probable qu’un fabricant les surdose dans une formule cosmétique.

Cela signifie donc que le parfum peut être (largement) plus dosé que les huiles essentielles et que J’AI RAISON. (En même temps, j’ai inventé l’huile, mais bon j’aime bien avoir raison quand même).

 

#4 DES COLORANTS D’ORIGINE NATURELLE

Ingrédients concernés : Magnesium Stearate (10.), Iron Oxides (11.), Trioxydes de fer (12.)

En cosmétique bio, les colorants d’origine naturelle sont souvent d’origine minérale. Ici, nous avons du stéarate de magnésium (blanc), des oxydes de fer (jaune) et des trioxydes de fer (rouge). Ce sont des ressources que l’on trouve naturellement dans les sols, qui ne posent pas spécialement de problème sur l’environnement. (Enfin, on va partir de ce principe-là pour le bien de l’exercice). Ils sont acceptés en bio.

Mais, je me permets de vous rappeler quelque chose … Nous sommes en train d’analyser une huile pour le corps ! Des colorants !? Mais pour quoi faire !

De mon point de vue, les colorants ont leur place à un seul endroit : dans le maquillage. Ailleurs, ce sont des intrus. Origine naturelle ou pas.

L’utilité des colorants est purement marketing. Elle sert à donner une couleur au produit pour qu’il vous évoque [remplacer par un truc cool que peut vous évoquer une huile d’une certaine couleur] afin de réussir à vous en vendre plus et vous faire racheter le produit. Exactement comme le parfum.

Autre option, les colorants servent à reproduire la couleur de l’huile d’amande douce, qui est mise en avant sur le packaging du produit mais qui ne se trouve qu’en 5ème position. Encore mieux !

 

#5 ARRÊTONS DE DIABOLISER LES ALLERGÈNES

Ingrédients concernés : Eugenol (12.), Geraniol (13.), Limonene (14.), Linalool (15.)

Il existe une liste de 26 allergènes réglementés, qui doivent être affichés dans la liste INCI s’ils sont présents dans le produit. En cosmétique naturelle, ce qu’il faut comprendre, c’est que les allergènes sont naturellement présents dans certains composants qui ne posent aucun problème pour la santé. C’est par exemple le cas des huiles essentielles, qui sont des extraits naturels dans lesquels on retrouve donc naturellement des substances allergènes.

Les allergènes ne posent de problème que pour les personnes allergiques ! Pour les autres, pas de raison de s’inquiéter, pas de raison de diaboliser la présence d’allergène dans un produit.

Je ne m’étale pas sur le sujet. Ça pourrait faire l’objet d’un article complet (voire d’un livre) et ne vous apportera pas grand-chose ici. Et je ne suis vraiment pas experte de la question.

Pour vous partager mon point de vue, je vous cite ci-dessous un passage d’un livre de Dominique Baudoux, pharmacien spécialisé en aromathérapie :

« S’il y a un effet toxique qui crée la polémique, c’est bien celui des allergènes […] avec un évident risque de dérive par lequel, si une huile essentielle devait être allergisante, voilà que toutes les huiles essentielles le deviendraient également. Non, ce simplisme n’a pas sa place. »

Vous pouvez également regarder une vidéo de La Petite Gaby qui aborde ce sujet de manière très intéressante :

A regarder : APPLICATIONS COSMÉTIQUES : 💩💩💩 ? (La Petite Gaby, 9:35)

 

J’espère que cette huile que j’ai inventée vous a plu et que vous n’allez pas l’acheter ^^ ! N’hésitez pas à me dire ce que vous avez appris, ce que vous saviez déjà, et comment vous aimeriez modifier cette huile fictive pour qu’elle soit plus représentative de la réalité !

Et je vous dis à bientôt pour un prochain décryptage.

 

ET VOUS, QUELLE HUILE DE SOIN AVEZ-VOUS PASSER AU CRIBLE ?

RACONTEZ-NOUS DANS LES COMMENTAIRES !

 

Sources

www.cosmebio.org

www.cosmeticobs.com

Aromathérapie, Dominique Baudoux, Dunod, 2017 (p. 90)

Leave a Reply